Je marche un peu sur un fil entre la recherche de paix et un léger entêtement intérieur. J’ai longtemps cru que je devais être une grande artiste torturée (torturée, j’avais pas trop le choix) pour exister correctement. C’était une belle idée romantique, un peu spectaculaire, et surtout assez fatigante. Aujourd’hui, je regarde ça avec un petit sourire de côté : j’ai sans doute moins de grandeur tragique, mais peut-être un peu plus d’air pour respirer.
Je ne veux plus courir après la preuve que je vaux quelque chose à travers ce que je fais. J’ai découvert que la reconnaissance me chatouille l’ego, puis m’agite comme une tasse de café trop chargée. Elle me donne un petit shoot de fierté et, presque aussitôt, la peur de le perdre. Alors j’ai décidé de ne pas lui confier la clé de ma maison intérieure.
Ce qui compte pour moi, c’est la broderie quand elle me fait du bien. Je ne veux pas qu’elle prouve quelque chose, qu’elle raconte au monde que je suis une artiste, qu’elle tente de se hisser sur une échelle invisible entre l’art et le loisir. Je ne veux pas résoudre cette querelle. Je veux laisser la broderie vivre dans une zone un peu floue, libre, insaisissable, comme un animal qui n’aurait pas envie de choisir entre la forêt et le salon.
Quand je brode seule, ce que j’aime le plus, c’est le moment où l’image apparaît. Il y a un petit miracle là-dedans, quelque chose qui surgit là où avant il n’y avait rien. Je ressens alors un mélange de joie, de calme et de surprise, comme si je regardais quelqu’un d’autre travailler à travers moi, avec beaucoup d’émotion.
Je sais que je suis tentée d’adapter ma production au regard du "marché" ou des autres brodeuses, comme si je pouvais fabriquer une identité solide en imitant ce qui semble marcher ailleurs. Mais je sais aussi que si je commence à broder pour être vue, je risque de perdre ce qui me rend heureuse dans la pratique elle-même. Et je n’ai pas envie de payer le prix de la reconnaissance avec ma tranquillité.
Je ne veux pas prouver que ma broderie est de l’art ni accepter qu’elle soit réduite à un simple loisir. J’accepte plutôt qu’elle reste dans un territoire imprécis où personne ne peut décider à ma place de sa valeur. C’est une forme de refus de classement. (Nik le 6 TM)
Je sais aussi que le besoin de validation ne disparaît pas. Il se déplace, comme un chat qui vient se frotter contre mes jambes sans jamais s’installer définitivement sur mes genoux.
Alors j’essaie de faire une chose simple : continuer à broder tant que ça me fait du bien, accepter que la joie soit un critère sérieux, et me rappeler que la paix intérieure n’est peut-être pas l’absence de tension, mais la capacité de rester tranquille au milieu d’elle.
Et si personne ne peut jamais dire si ma broderie est de l’art ou du loisir, je crois que je pourrai continuer quand même. Parce que c’est dans ce silence là que l’image aime apparaître.

"me rappeler que la paix intérieure n’est peut-être pas l’absence de tension, mais la capacité de rester tranquille au milieu d’elle" fort bien dit, faudrait que je m'en souvienne aussi ;-)
RépondreSupprimer